lundi 26 janvier 2015

Touba et Mbacké, quatre ans de métamorphose

Le Monde et Libération publient à 4 ans d'écart un reportage semblable sur Touba, la capitale sénégalaise des mourides, à l'occasion du Magal. Mbacké n'est plus un refuge, les cinémas y ont fermé, toutes les femmes ont fini par se voiler... Le contraste est saisissant.

Le Monde, 13 décembre 2010:
La nuit tombe sur Dakar. Mais la ville ne s'assoupit pas. Bien au contraire. Les “cars rapides”, de vieux mini-bus repeints en jaune et bleu sont pris d'assaut par des Sénégalais de tous les âges. Des enfants montent sur les toits. Des femmes avec leur bébé sur le dos s'accrochent à l'arrière des véhicules bringuebalants. Personne ne veut rester en rade. Ceux qui n'ont pas trouvé place sur les “cars rapides” marchent à côté des véhicules qui répandent une fumée noire et nauséabonde dans la nuit étoilée.

Les marcheurs vont presque aussi vite que les véhicules, tellement la circulation est difficile. Ils suivent la noria de cars, de camions et de voitures. Tout le monde donne l'impression de quitter la ville en même temps. Et pourtant il ne peut s'agir d'une guerre. D'un exode. Bien au contraire, l'ambiance est joyeuse. Festive. Un joyeux bazar. Chaque année au moment du magal de Touba - la grande fête de la confrérie mouride - la même frénésie recommence.

Les fidèles doivent suivre le commandement de leur marabout, de leur grand calife. Il faut se rendre, si leurs finances le permettent, dans leur ville sainte. Ils viennent du monde entier. De Paris, de New York, de Milan. Et bien sûr et surtout de Dakar. Pendant le magal de Touba, la capitale sénégalaise – peuplée d'ordinaire de deux à trois millions d'habitants – se vide.

Tous les Sénégalais ne sont pas mourides. Cette confrérie représente 35 % de la population. Mais elle exerce une influence croissante sur le pays. “Leur poids économique est très important, notamment dans le domaine des transports. Quand les mourides ne travaillent pas, il n'y pas presque plus de transport au Sénégal”, souligne Mamadou Wane, un commerçant dakarois.

Touba, la ville sainte des mourides, est située à deux heures de route de Dakar. Et cette cité fait de plus en plus figure de grande rivale de la capitale. Sa croissance est spectaculaire. Elle a vu le jour en pleine savane, dans une région très chaude, loin des côtes. Elle s'est développée autour d'une immense mosquée achevée en 1964. Aujourd'hui, Touba compte plus d'un million d'habitants contre 300 000 en 1993. Chrétiens ou musulmans, autres que des mourides, fréquentent peu cette ville. Même s'ils y sont les bienvenus.

Touba ne ressemble en rien au reste du Sénégal, un pays où règne un climat d'assez grande permissivité. Ici, le visiteur doit s'arrêter à un barrage situé à l'entrée de la ville. Les calèches tirées par des ânes ou des chevaux font la course avec les voitures, de vieilles Peugeot poussives ou des Mercedes flambant neuves. À Touba, la plus grande richesse côtoie l'intense misère.

À l'entrée de la ville, la police du calife des mourides vérifie le contenu des véhicules. Passées les portes, l'atmosphère austère règne. L'alcool est prohibé. De même pour les cinémas. La voix et la musique dansante du chanteur Yousou N'Dour, qui rythment la vie du reste du Sénégal, ne se font pas entendre. En lieu et place, on entend les chants religieux, diffusés par haut-parleurs.

Spectacle si familier en Afrique, le football est ici interdit. Pour justifier cette décision, des habitants de Touba expliquent : “Ce sport a été inventé par des juifs qui jouaient avec la tête d'un descendant du Prophète.” Même la cigarette et les jupes ne font pas partie du paysage urbain.

A Touba, toutes les femmes ne sont pas voilées, loin s'en faut. Au Sénégal, mouride ou pas, on ne plaisante pas avec les canons de la beauté. Dans ses mémoires, Nelson Mandela, grand amateur de beauté féminine, explique que les Sénégalaises sont les femmes les plus élégantes d'Afrique. Quoiqu'il en soit, elles mettent un point d'honneur à être à la hauteur de leur réputation. Même dans les pires bidonvilles du pays, des jeunes femmes déambulent dans des tenues impeccables, tels des mannequins venus d'ailleurs pour un défilé de mode improvisé.

Touba n'est en rien une ville sage. La circulation est des plus chaotiques. Le code de la route est souvent ignoré : des calèches et des voitures roulent dans la file de gauche. En réalité, l'incivisme est d'autant plus grand que les représentants de l'État n'ont pas droit de cité dans la ville sainte. Les talibés (disciples) du calife sont chargés du service d'ordre. Pour répondre aux cas de force majeure, une gendarmerie a été installée en périphérie. À la question du nombre de gendarmes en poste, le commandant répond que “le chiffre est top secret”! En fait, elle compte à peine une trentaine d'hommes. Et aucune intervention à Touba ne peut se faire sans l'accord du calife. Chef religieux tout puissant devant lequel le chef de l'État lui-même se prosterne.

Avant les élections, Abdoulaye Wade fait d'ailleurs bénir ses candidats par le “grand marabout” mouride. Interrogé sur les pouvoirs réels de la gendarmerie, un magistrat sénégalais affirme qu'ils sont minimes. “Si le commandant de la brigade spéciale déplaît au marabout, au grand calife, il est immédiatement révoqué. Ils le savent et se tiennent à carreau !” Un juge d'instruction dakarois souligne que des conflits, parfois violents, se multiplient à Touba. “Dans cette ville, il n'existe aucun titre foncier.

Il suffit qu'un chef religieux donne une terre à un disciple pour que celui-ci se considère comme propriétaire. Parfois, des marabouts rivaux offrent la même propriété à plusieurs personnes.” Des Sénégalais qui n'appartiennent pas à cette confrérie trouvent qu'elle a trop de privilèges : “À Touba, les mourides ne paient aucun impôt. Ils font de l'import-export et ne sont soumis à aucune taxe. Ils pratiquent une concurrence déloyale tout en bénéficiant des infrastructures payées par tous les Sénégalais”, s'emporte Hassan, un habitant de la région qui n'appartient pas à cette confrérie.

L'austérité de Touba ne convient pas à tous les mourides. Loin de là. “Bon nombre d'entre eux ont pris l'habitude de faire de temps à autre un tour à Mbacké, la ville voisine”, m'explique avec le sourire un habitant de Touba. À Mbacké, l'ambiance change du tout au tout. Des cinémas projettent des films d'un genre pas très religieux. Avec des fouets et des femmes très court vêtues. Les affiches sont visibles depuis la route. “Du moment que tout ça se passe hors de Touba, personne ne s'en offusque et puis c'est bon pour le commerce et la décompression”, m'explique un habitué des lieux.

Nouveau venu dans la ville, un chauffeur de taxi, avoue sans ambages qu'il a rejoint la ville sainte pour s'enrichir : “Ici, je ne paie pas de patente. Et mon marabout m'a donné une terre. On ne paie même pas l'eau.” Seul bémol, les mourides doivent reverser une importante “dîme” à leurs chefs religieux.

Mais le mouridisme fait d'autant plus d'adeptes que ses disciples savent que leur mouvement a le vent en poupe depuis l'accession au pouvoir de l'un des leurs, le président Abdoulaye Wade, en 2000. Moustapha Cissé Lo, l'un des chefs religieux en charge des finances de Touba, fait bien volontiers visiter aux journalistes la suite où le président Wade vient passer ses week-ends. “Depuis que Wade est au pouvoir, on se sent enfin compris”, précise-t-il.

Pourtant, les relations étroites entre le président et sa confrérie irritent beaucoup de ses compatriotes. “Les autres Sénégalais ont l'impression d'être traités comme des citoyens de seconde zone. Et ils pensent que les principes de la laïcité sont remis en cause. Le président a tort de jouer cette carte confrérique. Les mourides sont puissants économiquement. Mais ils ne sont pas majoritaires au Sénégal. Le président ne doit pas l'oublier, s'il veut être réélu. Notre pays est une démocratie”, estime Souleymane, un magistrat en poste dans la région de Touba.

À quelques kilomètres de là, les tidianes, l'autre grande confrérie du pays, possèdent eux aussi leur ville sainte. Mais à Tivaouane, le climat est différent. Au centre de la ville, le visiteur croise une gendarmerie et un Palais de justice.
“Nous les tidianes nous sommes favorables au concept de laïcité. Pour nous, certaines prérogatives – telles que la justice et la police – doivent rester de la compétence de l'État.”

Dans cette ville, l'on ressent beaucoup moins l'influence de la religion qu'à Touba. Les symboles de l'État sont bel et bien mis en évidence. Des écoles de la République, surnommée ici “écoles françaises”, car l'on y enseigne la langue française. Et aussi parce qu'elles sont perçues comme porteuses des valeurs de la culture occidentale.

À Touba, c'est la langue wolof qui règne presque sans partage. Il n'est pas toujours aisé d'y trouver quelqu'un qui manie bien la langue de Molière. Même la construction d'"écoles françaises" a été refusée. Seules les écoles coraniques sont admises dans la ville.

Le “climat” est différent à Tivaouane. “Plus ouvert, moins austère”, me dit un autre habitant de la ville. Pourtant, tout n'est pas permis à Tivaouane. Les chrétiens n'ont pas obtenu l'autorisation d'y construire une église dans la ville. Une autorisation refusée récemment. Alors même que 10 % des Sénégalais sont chrétiens.

Une ambiance relativement décontractée règne jusque devant la grande mosquée de Tivaouane. Des hommes discutent tranquillement à l'ombre des frondaisons, à deux pas de leurs voitures, des Peugeot rutilantes. Tandis qu'une jeune élégante passe en marchant avec nonchalance et élégance devant la mosquée. La tête presque nue, tant son voile est discret, le port altier se déplace de façon à mettre en valeur ses chaussures à hauts talons et sa robe moulante. La belle se plaît à faire tourner les têtes. Fière d'être l'une des femmes les plus élégantes de la ville. Personne ne semble choqué par sa tenue vestimentaire “sexy”. À Tivaouane beaucoup de femmes ne portent pas le voile. Les jeans moulants et les tailles basses sont portés par les jeunes filles.

Tout semble aller de soi dans cette ville tranquille au charme discret. A la sortie de la ville, le propriétaire d'une boutique qui diffuse les chants religieux “à fond” n'est pas un “fanatique” essayant de faire du prosélytisme. Il veut juste attirer l'attention sur ses marchandises. Il s'agit seulement d'une technique de marketing. Outre les cassettes de chant religieux, il propose une multitude de DVD. Les derniers James Bond et l'oeuvre presque complète de Sylvester Stallone. Même l'agent 007, Rambo et Terminator ont droit de cité dans la ville sainte. À deux pas des cassettes de chants religieux.

Rien à voir avec le climat qui règne dans d'autres capitales religieuses du monde musulman. Un fidèle qui s'apprête à faire ses ablutions avant d'entrer dans la grande mosquée explique avec un regard malicieux : “Belle leçon de tolérance à la sénégalaise.”

Pierre Cherruau


Libération, le 25 janvier 2015 :

Amoins de 200 km de Dakar, au Sénégal, deux villes cohabitent, contiguës et opposées : Mbacké l’impie et Touba la sainte, dite «La Mecque de l’islam noir». Un nom qui prend toute son ampleur lors du Grand Magal («célébration» en wolof), le 18 du mois Safar de l’hégire. Chaque année, au gré du calendrier lunaire, le Magal célèbre le départ en exil, en 1895, de cheikh Ahmadou Bamba, le fondateur de la confrérie soufie des mourides, que le pouvoir colonial français a longtemps considéré comme une menace.

Le dernier Magal a eu lieu le 11 décembre. Comme chaque année, Touba est passé de 700 000 à 3 ou 4 millions d’habitants. Une foule qui vient du monde entier, puisque les mourides, traditionnellement cultivateurs d’arachides, ont quitté leurs terres pour travailler dans les transports, la téléphonie et le commerce, y compris à l’étranger, aux Etats-Unis et en Europe. Aujourd’hui, la confrérie représenterait environ 35% des 13,5 millions de Sénégalais. Quand on sort de l’aéroport de Dakar, on emprunte d’abord 34 km d’une autoroute quasi déserte jusqu’à Diamniadio. Ensuite, c’est la nationale et les «cars rapides» - d’antiques minibus hauts sur roues - qui foncent dans le noir. Sur les carrosseries, des peintures et inscriptions porte-bonheur : «Alhamdoulilah», «Talibé, cheikh», «Serigne Ahmadou Bamba». L’un des préceptes phares de ce mystique musulman : «Travaille comme si tu ne devais jamais mourir, prie comme si tu devais mourir demain.» Ici, c’est plutôt : «Conduis comme si tu ne devais jamais mourir.» Des scooters dépassent des vélos, des charrettes tirées par des chevaux ou des ânes. Mais tous les chemins et tous les moyens de transport mènent à la grande mosquée de Touba, la plus imposante d’Afrique, après celle d’Al-Azhar au Caire, en Egypte.

A l’entrée de la ville, une arche de béton peinte en vert marque l’amorce d’un bouchon monstre, et le début des interdits. Ici règne la loi des chefs religieux traditionnels, les marabouts. Chaque talibé (disciple) et sa famille choisissent de s’en remettre à un cheikh, qui les guidera dans leur vie quotidienne aussi bien que spirituelle. Au sommet de cette hiérarchie, le calife général des mourides, Sidy al-Mokhtar Mbacké depuis 2010. C’est l’un de ses prédécesseurs, Abdoul Ahad Mbacké, qui avait décrété, en 1980, dans une lettre au procureur de la République du tribunal d’instance de Diourbel, la prohibition sur son territoire «de l’ivresse, de la vente et de la consommation d’alcool, de tabac, de drogue, notamment le yamba [cannabis, ndlr], des jeux de hasard, de loterie, des vols et recels, des tam-tams, musiques de danse et manifestations folkloriques», ainsi que «tout ce qui est contraire à l’islam» - ce qui inclut de fait le cinéma, le football et le port du pantalon.

Alors que le Sénégal s’est converti de longue date au skinny taille basse, durant le Magal, pas moyen de porter un jean à Touba, y compris pour l’Occidentale de passage. Jupe longue et voile requis ; épaules, bras et chevilles hors de vue. Dans la rue, des hommes appartenant au dahira («cercle») Safinatoul Aman, sorte de brigade des mœurs de la ville, alpaguent les femmes dont la tenue requiert selon eux ajustement. Les belles se donnent pourtant bien du mal pour contourner ce dress-code : boubous chatoyants et hyper moulants, hijabs transparents ou richement brodés, maquillage savant et ongles hautement picturaux. Le Magal a des airs de grand défilé en costume traditionnel, à mi-chemin entre le paseo espagnol et les circonvolutions autour de la Kabaa, à La Mecque.

Tout reste pourtant bien plus pudique que le décolleté qu’exhibe Aby (1), la trentaine fatiguée, en ce samedi de janvier à Mbacké. Elle est assise dans un coin de l’hôtel Baol - le seul de la ville - à côté d’une autre femme. Toutes deux pianotent sur leur téléphone, au milieu de la nuit, dans cet endroit désert. Une bonne heure de palabre avec de potentiels clients, et la question du «cadeau» - 20 000 francs CFA la passe (30 euros) - finira par être abordée en wolof par la seconde femme, plus jeune et vêtue d’une jupe et d’un haut ajusté traditionnels.

Aby vient de Gambie : «J’achète des vêtements là-bas et je viens les vendre au Sénégal. Je loue un local de quatre pièces, ici, à Mbacké.» Et elle sous-loue ensuite «à des hommes qui habitent Touba et travaillent dans le coin. Ça leur permet de venir se reposer». Si la location d’une garçonnière à quelques kilomètres du domicile conjugal est un luxe réservé aux nantis, les allers-retours entre Touba et Mbacké pour boire une bière ou fumer une cigarette sont une pratique assez répandue.

Au Sénégal, le tabac est généralement vendu conditionné, dans des boutiques. Mais à Mbacké, les clopes s’achètent à l’unité sur un bout de trottoir. 50 francs CFA la Marlboro, 10 francs la «ficelle» de roulé. Durant le Magal, à deux pas de l’arche où est accroché un panneau «Touba la sainte, ville sans tabac», les marchandes ne chôment pas. Dans la cité mouride, se faire contrôler en possession d’un paquet de cigarettes constitue un délit. Les fumeurs viennent alors s’en griller une ou deux dans les rues de Mbacké, avant de repartir pour Touba.

Pareil pour boire un coup, même si on est loin de l’image de ville de débauche que Mbacké avait il y a quelques années encore dans toute l’Afrique de l’Ouest. C’est après l’interdiction de 1980 qu’elle avait acquis cette réputation. Trente-cinq ans plus tard, ça a bien changé. Lors du Magal, il faut se laisser guider dans Mbacké par des jeunes jusqu’à une maison dont la cour est aménagée en bar clandestin. Quelques sièges en plastique, une petite table bancale, des filles en jean qui proposent de la vodka, du whisky ou de la Royal Dutch en 50 ml. Réclamer quelques cacahuètes à grignoter - au pays de l’arachide - passe pour un caprice de toubab («blanc»). Des hommes seuls boivent sans plaisir. De petits groupes sont aimantés par la télévision qui diffuse en boucle des khassaïdes - ces poèmes composés par Ahmadou Bamba à la gloire du Prophète -, déclamés vingt-quatre heures sur vingt-quatre en de longues intonations gutturales dans des cercles de chant.

Ce samedi soir, le N’Galam, unique boîte de nuit de la ville, est fermé. Dans un autre bar, une poignée d’hommes se retrouvent, sous la lumière cireuse d’un néon. Des ordures se mêlent à la poussière. Du Don Garcia (un vin rosé tunisien en brique), des fioles en plastique de whisky et de vodka, de la bière à 8,5° : la carte low-cost est à l’image de la déco. «Je viens ici car, à Touba, c’est impossible, même pour une bière», dit l’un des clients. Cela dit, remarque-t-il, la prohibition s’étend aujourd’hui aussi à Mbacké. Les autres clients sont venus de Saint-Louis, ce sont des Baye Fall, du nom de cheikh Ibrahima Fall, l’un des disciples les plus influents d’Ahmadou Bamba, qui créa un ordre de moines errants. Autour du cou, ils ont des colliers d’énormes perles de bois, dont les pendentifs démesurés reproduisent une photo du prédicateur et une autre de son illustre lieutenant. Des images qu’on retrouve peintes dans la ville sainte sur les murs et les voitures, ou accrochées dans les échoppes, en écho au slogan «Bamba partout, Bamba merci».

Seule perspective festive de cette soirée de janvier : une fête de Noël après l’heure, «donnée par des chrétiens» - il y a une église à Mbacké, quand Touba revendique 543 mosquées. Une dizaine de personnes dansent, femmes en minirobe et canettes de bière discrètement posées au pied des chaises.

Retour au côté d’Aby, au Baol, où il est possible, pour les habitués, de louer une chambre pour deux heures. Mais où est passé l’esprit de la bringue ? En 2010, personne se semblait s’offusquer des affiches de cinéma SM placées en bord de route à Mbacké. «Il y a quelque temps, c’était permis, il y avait des débits de boisson, de la prostitution, mais les autorités mourides ont demandé de nettoyer la ville», explique un journaliste de la radio locale. Et si quelqu’un désobéit ? «Il sera amené au poste et aura une amende», répond, laconique, M. Dieng, agent de permanence au commissariat de Mbacké. A Touba, la police et la justice dépendent de comités de vigilance, placés sous l’autorité directe du calife général des mourides. Idem pour la gestion foncière : c’est Sidy al-Mokhtar Mbacké, 86 ans, qui détient le titre de propriété de la ville. Il distribue donc la terre à ceux qui la demandent, à condition qu’ils s’acquittent d’une dîme conséquente et œuvrent au développement de la communauté. Une consigne respectée, puisque le recensement officiel a dénombré 200 000 habitants supplémentaires à Touba entre 2002 et 2013.

Le calife administre la ville à sa manière : dans la cité sainte, on ne paie ni impôts, ni taxes, ni factures d’eau, il n’y a pas de frais de patente pour les taxis. Pas non plus d’«école française» (mais uniquement des madrasas, les écoles coraniques), de restaurants, de cafés ou d’hôtels. Les visiteurs sont hébergés chez l’habitant. Durant le Magal, les familles riches peuvent accueillir plus d’une centaine d’invités, nourris de tiébouyap (riz, légumes et viande en sauce) et autres plats de cérémonie. Pour l’édition 2014, la sécurité publique a annoncé l’interpellation, entre le 2 et le 10 décembre, de 10 personnes pour détention, usage et trafic de «chanvre indien», ainsi que 19 cas d’ivresse publique manifeste. Une paille, compte tenu de l’affluence.

A l’origine distantes de 7 kilomètres, Touba et Mbacké se touchent aujourd’hui. «Dans dix ou quinze ans, il est probable que Touba aura englobé Mbacké», estime le policier Dieng. Les mourides ne cachent pas leur ambition : rivaliser, un jour, avec Dakar. Mauvaise nouvelle pour les noctambules.

(1) Le prénom a été changé.

dimanche 6 avril 2014

nuage

un nuage qui s’avance
dans le ciel d’azur.
une dernière danse,
et ma démesure.

je vois un pied de géant,
percé par une flèche
qui disparait dans l’océan.
et l’écume l’assèche

mais arrive le mistral,
et le colosse se déchire.
il était fort et pâle...
mort en un soupir.

vendredi 13 décembre 2013

le marin


les vagues chantent
ce beau refrain mais
la houle est monotone

le marin se languit
frète un canot galant
qui vogue bien

grisé par la route il
hume les embruns épars
l'art ou l'espoir

intrépide et nonchalant
trépigne et son chaland
l'attend
le cygne déploie ses ailes
le marin résiste puis cède
et ploie, sans elles

la diane des frimas
l'éveille et il rit
de l'océan prêcheur

fi des marées du chaland
lui va trouver
les cocagnes au loin

merveilleux mirements d'or
et de myrrhe menteurs
le vertige enjôle

traversée solitaire
hardi vers l'horizon
esseulé, s'y perd

dangereux écueils
remémorés et
cueille des joies enfouies

entre les gouttes
le vent cingle
il songe à la houle

héros des soupirs
érodé sous les impacts
de l'accablant ressac

mais les vagues bercent
l'heureux qui voit
le reflet des étoiles

déferlent les lames
le canot vacille
défaire les larmes

rêves d'éden
mais la mer est dépeuplée
implore la grève

qu'il va retrouver
barrer pour rejoindre
le cœur de ses pénates

sillage inconstant
soulage l'inconscient
mais aussitôt l'abime

s'agite et darde
un long poignard
d'écume et de sel

abasourdi
le marin nage et maudit
l'or et la houle

respire enfin,
puis coule.

lundi 14 octobre 2013

La crise du français


Crise de mots, notre langue s'alanguit. Le français s'effrite en France, et le Québec est finalement le dernier bastion de la résistance. De notre côté de l'Atlantique, les anglicismes triomphent dans les médias, les conversations et même les cours magistraux, sans que personne n'y trouve à redire. C'est plus cool et plus hype d'employer des mots un peu trendy. On saurait le dire autrement mais après tout, pourquoi défendre cette langue qui décline sous les assauts de la mondialisation ? On la malmène avec ingratitude en l'espérant suffisamment solide pour résister aux coups de burins qu'on lui inflige jour après jour. Le législateur a abandonné sa protection depuis bien des années, la priorité est ailleurs, mais c'est le français qu'on assassine par négligence. Les slogans fleurissent en anglais tandis que leurs traductions sont camouflées à la verticale le long des astérisques, et personne ne s'offusque de voir un pan majeur de notre culture et de notre identité se faire progressivement engloutir par l'hégémonie mondialisée de la nouvelle langue commune.

C'est inéluctable, clament les indifférents, seuls les réactionnaires font de la résistance ! Le français n'a plus grand sens à l'heure de l'omniprésence des échanges internationaux qui ne font aucun cas de son existence, d'ailleurs, seuls ces vieillards de l'Académie y tiennent encore.
Néanmoins, si le développement de l'anglais dans notre société − que plus personne ne refuse − est inéluctable, l'humain est polyglotte et rien n'exige la désagrégation d'une langue pour en parler une deuxième. Protéger la notre ne nécessite pas d'écarter la pratique, ailleurs et quand le contexte s'y prête, d'autres idiomes plus universels. Reconnaitre l'utilité et la légitimité de l'anglais ne peut se faire au détriment du français, constitutif de notre identité et incroyable héritage de notre histoire.

Le protéger ? C'est absurde, clament les mondialistes, une langue évolue et le français serait bien inspiré de faire de même plutôt que de tenter de se réfugier dans son Littré.
Mais évoluer en assimilant des mots anglais superfétatoires, c'est régresser. Évoluer en dispatchant alors que les francophones répartissent depuis des siècles n'apporte rien au discours mais sape méthodiquement la richesse de notre vocabulaire pour le seul bénéfice égoïste de paraitre, à tort, dans le vent. Refuser de parler de premier job en lieu et place du premier emploi n'est pas le marqueur d'un terrifiant fanatisme, et devrait au contraire rester une évidence tant l'usage de l'anglais dans ce contexte fait peu de sens. Travail, métier, boulot, poste, le français dispose de toutes les nuances nécessaires pour exprimer finement la notion, et pourtant les intervenants ne craignent plus de plonger avec enthousiasme dans l'océan des anglicismes surréalistes. Nous devons relever des challenges mais jamais de défi, organiser des briefings au lieu de réunions, dans lesquels on donnera des pitchs plutôt que des discours ou des résumés et qui verront la création de taskforces au lieu d'équipes, qui elles-mêmes fourniront des feedbacks car les retours n'ont plus la côte, avant de checker que tout a été vérifié et de rechercher des sponsors sans doute plus généreux que les parrains ou les mécènes. Les professeurs parlent de leurs slides en laissant planches et diapos dans le placard des mots que l'on n'ose plus prononcer sans bien savoir pourquoi, les commentateurs sportifs nous vantent les mérites de tel ou tel coach pas encore lassé d'entraîner son team, les sites de vente à distance (sauf ceux qui vendent des belles cartes ;-) nous invitent à parcourir leurs shops bien achalandés. Peu s'émeuvent du ridicule de ces emprunts qui disposent tous d'équivalents parfaitement éprouvés, ni des dommages que cette intrusion du franglais dans notre quotidien provoque sur notre vocabulaire.

Un vocabulaire obsolète, clament les technophiles, le monde évolue et seul l'anglais suit la tendance.
Bien entendu, le bouleversement radical de nos modes de vie et du monde qui nous entoure se traduit par une révolution lexicale, source de nouveaux défis pour les langues qui doivent s'y adapter. Quelques académiciens tentent bien de proposer de nouvelles expressions, mais c'est un combat qui ne se mène pas seul. La fronde menée par les médias et les internautes contre les propositions de l'Académie − dont l'honnêteté nous pousse à reconnaitre qu'elle ne fut pas toujours très inspirée, cibles faciles de l'ironie mordante dont sont friands les citoyens du XXIe siècle, a réduit à néant des efforts pourtant valeureux. S'il est facile de tourner en ridicule l'apparition du « babillardage » pour évoquer les discussions instantanées, l'exemple emblématique de l'ordinateur (terme créé par IBM France en 1955) prouve que de nouveaux mots en apparence incongrus peuvent être adoptés, si la société accepte d'en faire l'effort et d'abandonner sa défiance instinctive à l'égard de la défense d'une de nos composantes culturelles. Or il devient difficile de faire reposer sur cette entité de plus en plus diversifiée une telle responsabilité, qui requiert une volonté commune et affirmée de préserver notre langue.

En effet, la multiplication des publicités et des enseignes en anglais conduit à l'appauvrissement du français, étiqueté implicitement comme vernaculaire par des publicitaires avides de culture américanisée, et à la sape de son statut de joyau culturel. La ringardisation progressive de notre idiome est encouragée par l'œuvre méthodique des agences de communication qui ont fait de la recherche d'un slogan en anglais la condition sine qua non d'une campagne réussie, persuadées qu'il s'agira d'une recette imparable pour séduire le consommateur influençable. Quick loue l'effet « pepper » de son nouveau hamburger au poivre, Orange dépense des centaines de milliers d'euros pour répandre ses « open » sur fond noir, Nissan nous propose des voitures « urbanproof » et Samsung des téléphones « designed for humans », Philips vante son « sense and simplicity », Go Sport fidélise ses clients avec sa carte « FeelGood », la SCNF et Monoprix avec la carte « S'Miles », SFR commercialise des forfaits « Connect », « MyTF1 » permet de regarder la première chaine en live (pas en direct) tandis que M6 diffuse « The Voice » et que NRJ est la radio « hit music only ». L'ensemble de ces organismes nous invite à « liker » leur page Facebook bien que l'entreprise de Mark Zuckerberg l'ait transformé en « j'aime » il y a quelques années. La surenchère de l'anglicisme contamine la sphère publique en étant parfaitement déconnectée de toute réalité, si ce n'est la volonté acharnée de vouloir se positionner dans l'air du temps quitte à fixer la direction dans laquelle le vent souffle.
Comment demander à la société de défendre le français pendant que la vie publique − publicité, médias, enseignement, … − s'acharne à déconstruire méthodiquement son statut et organise, pas par pas, sa désacralisation ?

Le législateur est à présent le dernier à pouvoir enrayer ce déclin. La loi Toubon de 1994, en partie censurée par le Conseil Constitutionnel suite à un recours politique plus qu'idéologique de l'opposition, défendait un certain nombre d'idées majeures pour protéger notre langue. Son esprit mériterait d'inspirer un nouveau texte plus à même de préserver efficacement l'utilisation du français, en imposant son usage lorsque les termes adéquats sont disponibles. Pas par « regret d’une France défunte, imposant sa langue par sa puissance coloniale, impériale, diplomatique, économique » comme le dénonçait avec virulence Edwy Plenel à l'époque, mais simplement parce que le français est une des clefs de voûte de notre culture et de notre patrimoine, qui doit être protégé au même titre.
L'exemple de la loi 101 au Québec permet de jauger l'efficacité de telles mesures. Entre autres dispositions, elle a notamment permis de redonner un visage francophone à Montréal ces dernières décennies. Malgré des régressions récentes (qui ont poussé la nouvelle première ministre Pauline Marois à annoncer sa réforme), les villes québécoises ont retrouvé des devantures et des publicités en français, qui contribuent à préserver la place de notre langue dans l'espace public et dans la société. Les « cafés Starbucks » et autres « Poulet Frit Kentucky » font partie intégrante du paysage, sans que les enseignes ni les consommateurs ne soient lésés d'une quelconque façon. En revanche, la population est bien moins soumise à l'anglicisation de son milieu de vie et préserve de façon beaucoup plus naturelle l'utilisation du français.

Il serait judicieux de se poser les mêmes questions au sein de nos frontières et de réfléchir aux réponses concrètes qui pourraient leur être apportées. La désagrégation de notre langue, qui finirait par devenir un appendice marginal de l'anglais alors qu'elle influença au moyen-âge près d'un tiers de son vocabulaire, n'est pas une fatalité.
En attendant, il est aisé de peser ses mots, sans sombrer dans la caricature, plutôt que d'emprunter par commodité et banalité un vocabulaire anglais inapproprié. Les équivalents, nombreux, ne demandent qu'à être dépoussiérés par leur bon emploi. Entendez-les !

mercredi 19 décembre 2012

Le 4e bataillon de l'École Spéciale Militaire de Saint-Cyr


Un point crucial de mon passage à la Courtine, qu'il me tient à cœur de mentionner, fut la découverte du rendez-vous des couleurs. En effet, se rassembler pour assister au lever du drapeau et chanter la Marseillaise était un aspect de la vie régimentaire que j'ignorais mais qui me séduisit immédiatement. En bravant le froid, la bise, nous étions toujours fidèles au rendez-vous et cette constance me permit de comprendre l'essence même de l'engagement militaire, perpétuel, ne souffrant aucune dérogation. Je n'avais jamais assisté à une telle manifestation de patriotisme et je m'émus immédiatement.

La veille de notre départ, tous les élèves amenés à se rendre à Coëtquidan furent rassemblés par sections pour se familiariser avec leurs nouveaux cadres. Les sections de La Courtine étaient préservées − dans l'esprit de cohésion qui caractérise si bien l'armée, et je me retrouvai ainsi uni avec mes camarades pour franchir cette nouvelle étape. On nous prodigua quelques conseils ainsi qu'une liste d'objets à nous procurer pour préparer au mieux notre passage au 4e bataillon.
Malheureusement, le capitaine B. vint me trouver le soir-même pour m'annoncer ma radiation de cette section et je me trouvai désemparé, car le capitaine ne connaissait ni les raisons de cette décision ni ma nouvelle affectation, mais savait que je serais désormais séparé de mes amis et seul dans l'adversité.

Le dimanche soir, je me retrouvai donc avec des inconnus. Je comptai au départ demander à réintégrer ma section initiale, mais décidai finalement de me dépasser en repartant de zéro dans un contexte hostile. Commencèrent alors deux mois et demi uniques et inoubliables, remplis d'aventures et de péripéties insondables que je n'aurais pu imaginer quelques mois auparavant.
J'ai rapidement noué des liens avec mes nouveaux camarades que je n'ai pas regretté d'avoir troqué contre ceux de ma section précédente, malgré mon appréhension initiale. Ils se révélèrent effectivement plus amicaux et plus investis dans leur passage aux écoles.
Notre formation commença de manière étonnante avec des cours théoriques un peu nébuleux, donnés par des formateurs manquant parfois légèrement de méthodologie. La présence des saint-cyriens à nos côtés, épuisés par leur bahutage intensif et leurs nuits humides, était pittoresque mais n'incitait pas à l'attention puisqu'ils profitaient de ces intermèdes pour récupérer de leurs trop courtes nuits en y développant la pratique de la sieste. Néanmoins, dans l'ensemble, les notions abordées étaient très clairement exposées et nécessaires à notre apprentissage du commandement. En effet, comment être crédible auprès des soldats du contingent sans être familier avec les bases du métier et du droit ? Comment vouloir être un chef sans être soi-même un modèle, et donc sans apprendre à le devenir ? Les nombreux cours théoriques nous permirent de nous forger une conscience militaire et de faire corps avec les problématiques parfois saisissantes du métier. Le savoir-vivre, le droit des conflits armés, le cadre législatif, autant d'éléments indispensables pour acquérir une solide légitimité. Il était absolument primordial de se familiariser en profondeur et en détails avec le fonctionnement de l'armée, et je regrette que nombre des autres élèves officiers n'ait pas eu la lucidité de comprendre cet impératif. La présentation du parcours des EVAT et des sous-officiers fut un exemple frappant : là où mes camarades et moi prenions des notes pour ne rien manquer des subtilités de leurs complexes carrières, d'autres se permettaient de bayer aux corneilles.
Certaines matières étaient moins adaptées que d'autres au public particulier que nous formions. Il ne fut pas d'une extrême productivité de suivre un cours technique sur le fonctionnement des appareils 4G alors que l'instructeur ne semblait pas comprendre les principes de base d'une communication radio, mais celui-ci fit de son mieux et nous prouva par la même occasion qu'il était possible de devenir formateur en partant de rien, formidable témoignage d'espoir sur les possibilités de reconversion. La discipline des cours nous permit de prendre conscience de la valeur du silence et de l'importance de l'écoute pour témoigner du respect à l'intervenant.

L'omniprésence du sport à rythme soutenu m'a permis de me construire une musculature solide et à l'épreuve des activités proposées. Je suis ainsi devenu, à force de travail et d'entraînement, beaucoup plus à même de tirer ma section vers le haut en devenant de fait « serre-file » à de nombreuses occasions. Sans être un coureur né, j'ai réussi à me dépasser et à atteindre mes limites, en améliorant mes performances respiratoires et physiques. Je suis devenu plus à l'aise en course et en grimper de corde, et sans parvenir à atteindre les sommets de ma section, j'ai tout de même accompli des progrès impressionnants qui m'ont donné grande satisfaction.
D'autre part, la pratique du sport au sein de la section, exigeante mais ludique, nous a permis de renforcer nos liens et de souder notre camaraderie par le refus inconditionnel d'abandonner ceux qui éprouvaient le plus de difficultés. Cette solidarité indéfectible s'est confirmée au cours d'une séance de sport « punitive ». Plusieurs d'entre-nous se sont mis à pleurer de douleur dans l'effort, avant d'être spontanément pris en charge par les autres afin de leur faire comprendre qu'ils étaient capables d'aller plus loin, pour peu qu'ils arrêtent de faire étalage de leur détresse et se concentrent sur l'objectif.
Cet épisode marquant nous a fait réfléchir sur nos capacités et sur l'importance cruciale de la volonté. En effet, ceux qui ne réussirent pas à tenir le rythme éprouvant de cette séance furent justement ceux qui partaient vaincus, adoptaient un état d'esprit défaitiste et se focalisaient sur leur malheur, au lieu de reprendre à leur compte cette chance qui nous était donnée d'aller au bout de nous-mêmes comme je l'ai fait. Car malgré la douleur physique, j'ai décidé de profiter de cette séance pour améliorer encore un peu plus mes capacités, et c'est ainsi que je n'en n'ai absolument pas souffert.

L'importance du mental s'est également révélée sur la piste d'audace, d'abord dans le camp de Coëtquidan puis au Fort de Penthièvre. À l'inverse du parcours d'obstacles axé sur la performance brute, la piste d'audace n'est pas basée sur les capacités physiques. Quelques agrès requièrent, il est vrai, une forme satisfaisante, mais les autres sont plutôt des défis audacieux lancés à nos peurs les plus primaires. Faire face à la hantise instinctive du vide fut ma principale gageure. Non que je sois particulièrement lâche, en tout cas pas plus que la moyenne, mais se lancer face au vide est terriblement éprouvant pour celui qui n'a jamais essayé.
L'instructeur de Penthièvre nous assura que personne n'était jamais tombé en effectuant le « saut de puce » et c'est ainsi que, me portant volontaire malgré mon appréhension, je fus un des premiers à m'élancer avant de chuter lourdement à la réception. Heureusement, je me rattrapai à la plateforme et réussi à remonter à la force de mes bras devant mes camarades inquiétés par cet incident spectaculaire.
Le passage à l'« asperge » ne fut pas moins pénible. Mes craintes étaient irrationnelles mais il fut difficile de me raisonner face à la sourde terreur qui m'envahit les tripes à l'idée de me jeter énergiquement au dessus du vide. C'est néanmoins en prenant conscience de la stupidité de mes inquiétudes que je me lançai, cette fois sans anicroche. J'accomplis ensuite un sans-faute au déroulé complet de la piste d'audace, fort de mon expérience nouvellement acquise dans la gestion des situations de surplomb. Je gagnai ainsi le respect de mon chef de section qui me savait peu à l'aise avec la hauteur et qui jamais ne perdit foi en mes capacités.

Un autre enseignement du stage au Fort de Penthièvre fut l'importance du travail en équipe. La « piste jaune », paroxysme de la difficulté, point culminant de notre séjour sur l'isthme menant à Quiberon, ne s'affronte qu'à plusieurs en combinant intelligence de situation et habileté hors norme. Dotés d'un chef de groupe aux qualités humaines inébranlables, nous fîmes face à tous les agrès avec autant de férocité que de succès. Je retiens particulièrement le mur incliné, qui nous amena à repousser nos limites notamment au niveau des épaules. Étant d'une nature très agile, je m'appuyai sur mes camarades pour me hisser au sommet et les aider à me rejoindre au son de nos fiévreuses clameurs.
Souvent, le collectif est le seul recours et il faut alors faire appel à son prochain pour construire une solution efficace qui utilise les compétences de chacun, de sorte à annihiler nos faiblesses par l'émergence d'une force commune. Cette piqûre de rappel me sembla spécialement judicieuse pour que nous ne nous laissions pas enfermer dans nos individualités, qui ont tendance à s'exacerber dans la préparation du concours d'entrée à l'École.

Le dernier épisode mémorable du stage d'initiation commando, décidément riche en émotions, fut la mission que nous effectuâmes sous un orage tonitruant. Nous devions évoluer sur plusieurs kilomètres en ambiance discrétion, alors que le ciel déversait des torrents de colère et que la foudre toujours plus redoutable se rapprochait pernicieusement de nos équipements métalliques, comme pour nous rappeler l'éphémérité de nos vies. La situation n'étant pas suffisamment périlleuse, nous brancardions un camarade bien loin de compter parmi les plus légers de notre section tandis que l'eau noyait sa civière et lestait nos épaules, nous qui progressions valeureusement contre l'adversité du terrain se jouant de nous et de notre épouvante. Devant les pleurs de certains camarades dont les larmes se mélangeaient avec la pluie poisseuse du Morbihan, je décidai d'apporter un soutien moral décisif au groupe et l'encourageai à persévérer ainsi qu'à refuser de se laisser impressionner par la démonstration de force des cumulonimbus capillatus fulminant leurs dards lumineux sur les traces de nos pas. C'est ainsi qu'après de longues heures de marche éreintante, nous parvînmes à achever l'épreuve la tête haute mais détrempée, suscitant l'immense fierté de notre chef de section.

Mon passage aux écoles me permit également de travailler ma rusticité dont j'ai déjà expliqué qu'elle n'était, chez moi, pas innée. Ainsi, les séjours sur le terrain dans des conditions difficiles furent efficaces pour augmenter mon seuil de tolérance et me faire renouer avec la terre. En effet, le bivouac symbolise à mon sens un certain retour aux racines qu'il est important de protéger à l'époque de la transformation la plus radicale de nos modes de vie. Tolérer un quotidien plus rustique permet de se rapprocher de nos ancêtres et de retrouver d'une certaine façon la simplicité originelle de la vie. Les conditions climatiques furent par contre plus douces qu'à Penthièvre et le froid moins mordant que nous l'espérions, tempérant ainsi la difficulté.
Néanmoins, la promiscuité et la vie en collectivité poussée à son paroxysme ont été autant de points qui m'ont appris beaucoup sur moi-même et sur la nature humaine. J'ai redécouvert certains de mes camarades dans ces conditions de vie champêtres, et j'ai pu nouer des liens différents avec certains d'entre eux. Après quelques jours de bivouac, j'ai senti l'ampleur des progrès que j'avais accompli en si peu de temps. Je n'étais plus gêné par la cohabitation et prenais même goût à cette intimité partagée. Je fus ravis de découvrir que l'ensemble de la section accomplissait les mêmes avancées et que nous nous adaptions presque au même rythme à ce mode de vie primitif. C'est à peine si je ressentais le froid, qui effleurait à présent ma peau sans me mordre.

Le second terrain se prépara donc dans la sérénité. Mon binôme et moi décidâmes d'accroître la difficulté en troquant notre tente pour un simple sur-toît, à l'inverse de la majorité de nos camarades plus sensibles aux conditions climatiques. Nous étions cette fois-ci en section et dûmes faire face à une terrible vague polaire qui épousa sournoisement la forêt. Le premier soir, je décidai d'organiser la recherche de bois sec afin d'allumer un feu pour réchauffer notre moral un peu en berne et permettre à ceux chargés de veiller sur le camp de survivre à la nuit sibérienne. Je me portai d'ailleurs immédiatement volontaire pour assurer un tour de garde nocturne.

Cette séquence éprouvante se conclut sur le « parcours Guyane », épopée chevaleresque à travers la boue. L'excellente cohésion de la section pendant l'épreuve nous galvanisa et nous vînmes à bout des tranchées remplies de fange, en faisant l'effort de rester en mesure de combattre. Notre chef de section avait scénarisé avec précision diverses attaques sur le convoi qui nécessitèrent notre plus grande vigilance, malgré la vase qui se faufilait insidieusement dans nos vêtements et nos armes. J'aidai enfin notre adjudant à se départir de la boue en dirigeant l'excavation de la tourbe qui le ceinturait, suscitant sa profonde reconnaissance.
Ces épisodes ruraux m'apprirent beaucoup sur moi-même et notamment sur mes grandes capacités d'adaptation. Je pris goût à ce mode de vie et son abandon fut un regret.

Le 4e bataillon fut également invité à assister à la remise des sabres et casoars de l'École Militaire Inter-Armes (EMIA) et de l'ESM. Je ne pus malheureusement y assister, me portant volontaire pour faire partie de l'Élément d'Intervention Unique ce jour-là afin de laisser mes camarades profiter de cet événement. En effet, une valeur cardinale de l'engagement que je pus découvrir et faire mienne fut l'abnégation ; accepter de se sacrifier sans attendre de contrepartie. Je décidai donc de participer à la sécurité du camp et des familles invitées plutôt que d'assister à cette belle cérémonie, extrêmement symbolique pour les élèves des Écoles.
Enfin, le 2S, à savoir la commémoration de la Bataille d'Austerlitz, fut un grand moment de liesse collective qui nous permit de sympathiser avec les élèves des écoles autour d'une bataille bon enfant empreinte du souvenir des troupes napoléoniennes qui conduisirent la France à la victoire. 

Le baptême de la promotion me semble suffisamment emblématique pour clore avec honneur le chapitre Coëtquidan. Cette cérémonie bouleversante pendant laquelle nous nous fîmes adouber fut la consécration de notre formation. Ne connaissant pas d'officier, je dus me résoudre à être parrainé par un ancien. J'eus la grande joie de l'être par une admirable aspirante qui avait fait montre de toutes ses qualités humaines et militaires. Après tant d'épreuves, la sensation poignante de devenir officier avec toutes les responsabilités imposées par ce nouveau rôle brûla nos cœurs et nos genoux. Nous chantâmes avec fierté notre magnifique ode en l'honneur de notre parrain de promotion, provoquant des frémissements d'émotion dans le public, avant de défiler magistralement sur la cour Rivoli en suscitant la folle admiration de nos familles émerveillées. Le bal qui suivit fut réjouissant et parfaitement à la hauteur de cette cérémonie qui éblouit comme rarement les saint-cyriens, pourtant peu susceptibles de complaisance.

jeudi 12 janvier 2012

Les enfants de lesbiennes s'en sortent aussi bien que les autres

On apprenait l'année dernière sur NewScientist que « les enfants de lesbiennes surpassent les autres aux tests académiques et sociaux, selon les résultats de la plus longue étude sur les familles homoparentales », réalisée aux États-Unis et dont les résultats venaient d'être rendus publics.

Les enfants, ayant été élevés par des couples de femmes, ont été interrogés à 10 et à 17 ans, et sont tous issus d'une insémination artificielle. L'étude a été publiée dans Pediatrics, qui d'après Wikipedia est « le journal le plus cité dans le domaine de la pédiatrie et possède le deuxième facteur d'impact le plus haut parmi tous les journaux pédiatriques », pour ceux qui seraient tentés de remettre en cause sa crédibilité.
L'échantillon est réduit mais n'est pas négligeable, car c'est quand même 78 foyers qui ont été suivis par les scientifiques (avec un groupe de contrôle de 93 familles hétéroparentales de mêmes situations) depuis la naissance des bébés (entre 1986 et 1992). L'échantillon n'est pas hasardisé car les couples homoparentaux se cachaient encore quand l'étude a commencé : elle a donc du se baser sur le volontariat. 17 ans plus tard, les résultats permettent néanmoins de dégager des tendances.

samedi 7 janvier 2012

Il n'y a pas que la bourse qui chute


Il n'y a pas que la bourse qui chute...
Il n'y a pas que les capitaux qui fuient...
8 millions de pauvres en France.
55 millions de témoins.
Ne soyons pas complices.
2012 doit être l'année du changement.

La Ligne

Je me souviens si bien de ce mardi.
Nous avions quitté la base navale d'Olavsvern depuis 8 jours. Les premières heures avaient été incroyables, alors que nous longions les côtes glacées du comté de Troms. Habitué que j'étais à la grisaille parisienne, je m'étais émerveillé devant le spectacle des montagnes enneigées se reflétant dans l'eau des petits ports de pêche qui parsemaient la région, vestiges d'un temps que je n'avais pas connu. Je les avais contemplés sagement, emmitouflé jusqu'aux oreilles dans mon accoutrement grotesque, qui s'était rapidement avéré être une source d'amusement inépuisable pour l'équipage. Je ne m'en étais pas offusqué, sachant pertinemment que je ressemblais à un bibendum orange sous amphétamines. Je ne quittais pas vraiment mon poste d'observation, d'abord parce que je n'avais pas grand chose d'autre à faire, mais également parce que j'avais compris que ma démarche évoquait à tous celle d'un manchot empereur sous l'emprise de l'alcool. J'avais donc profité de la beauté des massifs norvégiens sous une brise moins désagréable que dans mes prévisions, aux côtés d'un petit blond à la beauté particulière qui s'était assis à quelques mètres de moi quand nous avions levé l'ancre. Nous n'échangeâmes pas un mot - je n'aurais de toute façon pas pu car je ne connaissais rien au russe, mais il semblait un peu perdu, comme moi, et d'une manière assez inexplicable j'eus l'impression que nous nous réconfortions mutuellement.

samedi 10 décembre 2011

Jonah Mowry a un million de raisons d'être ici



J'ai l'air heureux, non ?
Eh bien je ne le suis pas. Ce que vous voyez n'est pas vraiment moi.
...mais je suis le vrai Jonah Mowry. J'ai fait des choses...
Des choses dont je ne suis PAS fier.
Je me suis coupé... beaucoup.
J'ai des CICATRICES.
J'ai pensé au suicide. Souvent.
...la première fois que je me suis coupé, c'était en CE1.
Je me fais brimer tous les jours. Ça a commencé en CP.
...et j'entre en 4e le mois prochain.
Je ne suis pas prêt. Il me reste un ami proche.
Les autres entrent au lycée.
J'ai peur.
D'y retourner.
Beaucoup de gens me détestent.
Je ne sais pas pourquoi...
Mais je crois que je m'en doute.
Car moi aussi je me déteste.
Gay. Pédé. Tantouze. Homo. Enculé.
La liste ne s'arrête pas là.
Je n'en peux plus !!!
Je suis fatigué d'être détruit.
Et de me reconstruire uniquement pour ENCORE me faire détruire.
Mais.........
Je ne vais nulle part.
Parce que je suis PLUS FORT que ça.
Et que...
J'ai un million de raisons d'être ici.

jeudi 1 décembre 2011

De l'effet majeur, du centre de gravité, et de leur emploi


Dans l'armée française (et dans la plupart des armées mondiales), un officier chargé d'une mission transmet à ses subordonnés directs un «ordre initial» respectant une ossature bien précise.

Ce billet se concentrera sur l'effet majeur, spécificité française de l'ordre initial.
L'effet majeur est une condition suffisante (mais non nécessaire) pour mener à bien la mission d'une unité, définie par l'officier chargé de l'exécuter, et non par son commanditaire. Il n'est pas forcément unique mais son accomplissement conduit immanquablement (du moins en théorie) à l'achèvement de la mission. C'est en quelque sorte une mission intermédiaire, objectif temporaire sur lequel on se focalisera sachant que son exécution nous assurera de compléter notre mission de départ.

mardi 12 juillet 2011

Laïcité, par GRI&CO ICONE


De jolies paroles pour cette chanson de GRI&CO ICONE :

À la claire fontaine m'y allant promener,
J'ai trouvé l'eau si claire que j'y m'y suis baigné,
Elle avait l'air d'un ange, c'est que c'est étrange,
Elle avait l'air d'un ange, c'est ce qui vous dérange,
Des gars de la cité voulaient la faire tourner,
Moi et Ahmed on s'y est opposés,
Total respect, totale humilité,
Moi j'aime pas les femmes quand elles sont apprivoisées.

dimanche 19 juin 2011

Rentrer à l'École Polytechnique en venant de l'université : c'est possible !

Peu d'étudiants savent qu'on peut rentrer à l'École Polytechnique par la filière universitaire, sans avoir suivi de classe préparatoire, après la Licence. Et ceux qui le savent disposent d'assez peu d'informations sur le déroulement du concours et sur ses modalités.
Venant de le passer, j'essaie de mettre cette expérience par écrit afin qu'elle profite aux prochains, car les retours sont rares sur le Web.

Attention : ce billet est ancien et les informations qu'il contient ne sont plus à jour. L'AST à l'X s'est démocratisée et la procédure n'est plus la même.

vendredi 17 juin 2011

Petit Bateau : simplement du sexisme quotidien


Selon Petit Bateau, un petit garçon en devenir sera courageux, fort, robuste, fier, vaillant, rusé, habile, déterminé, espiègle, cool.
En revanche, les petites filles sont destinées à devenir jolies, têtues, rigolotes, douces, gourmandes, coquettes, amoureuses, mignonnes, élégantes, belles.

Nulle intention de nuire, juste du sexisme de tous les jours, à la petite cuillère, une manière d'enfermer les filles dans des rôles de potiches ("belle, coquette, jolie, mignonne"), en laissant aux mâles le soin d'être intrépides ("fort, robuste, courageux"). Les femmes seront belles et se pavaneront ("élégante, amoureuse") devant les hommes qui gagneront le pain du foyer ("habile, déterminé").

jeudi 16 juin 2011

La vraie lettre de Georges Marchais au recteur de la Mosquée de Paris

Un certain nombre de sites à tendance réactionnaire ou nationaliste se complaisent à publier des extraits d'une lettre que Georges Marchais, alors candidat à la présidentielle du Parti Communiste Français (PCF), a adressé le 6 juin 1981 au recteur de la Mosquée de Paris. Ce dernier avait protesté contre la destruction d'un foyer de travailleurs maliens par le maire — communiste — de Vitry-sur-Seine, Paul Mercieca. Dans sa lettre, Georges Marchais prenait la défense de son camarade et dressait un réquisitoire contre l'immigration... mais pas de la façon suggérée par les sites en question, qui profitent malhonnêtement du double sens qu'on peut donner à des écrits tronqués.

La lecture de la lettre originale, telle que publiée dans l'Humanité, permet de comprendre le propos de Georges Marchais et de se faire sa propre opinion à son égard.

lundi 31 mai 2010

Christian Vanneste, ou le mariage « différent et complémentaire »

Dans le billet précédent, nous avons montré comment le député du Nord Christian Vanneste utilise des arguments fallacieux et trompeurs pour rapprocher l'homosexualité de l'éphébophilie, afin de stigmatiser les gays en les faisant passer pour des pédophiles.
La fin de son article concernait cependant le mariage, et mérite à elle seule un supplément de douceurs que nous vous livrons ici tant l'auteur persiste dans l'art de manipuler son lectorat.

En effet, le député essaie d'établir son incompatibilité avec les couples homosexuels, en suivant un cheminement progressif pour diluer ses incohérences. En premier lieu, le mariage représenterait « l’accord de deux personnes différentes et complémentaires ». Dès le départ, Christian Vanneste essaie de de débarrasser des ménages de même sexe en introduisant la différence des deux parties, qu'on imagine pour lui se situer au niveau biologique, ce qu'il essaie d'ailleurs de faire croire insidieusement au lecteur par cette formulation ambigüe. C'est évidemment totalement réducteur, la différence et la complémentarité réelles de deux personnes se plaçant sur un plan intellectuel et affectif. La preuve est accessible : ces éléments sont également nécessaires à l'amitié, qu'on sait ne pas dépendre du sexe des individus mais des affinités entre les personnes, impossible à résumer ou identifier à leur physiologie. D'ailleurs, la frontière entre amour et amitié peut s'avérer tenue ; il serait absurde de vouloir les y opposer. Ce qui signifie bien que la différence biologique n'est pas un prérequis à la complémentarité.
Ce point ne présente donc pas plus d'incompatibilité avec les couples homosexuels que le suivant, selon lequel le mariage serait un « accord pour la vie de 2 libertés qui veulent et veulent les conséquences de ce qu’elles veulent » (admirez la clarté du propos qui cache en outre une maxime des plus plates). Les personnes de même sexe souhaitant se marier acceptent en effet parfaitement à cette description.

Enfin, le mariage doit également être « parfaitement conforme à l’intérêt présent et futur de la société ». Impossible de cacher notre étonnement de voir Christian Vanneste, député de la République Française, se targuer de connaitre les intérêts actuel et à venir de notre société, et mieux, de se sentir investi d'une mission visant à les défendre pieusement contre ses ennemis - à savoir les homosexuels. Mais les positions précédentes du personnage nous permettent de deviner qu'il fait ici référence à la reproduction. Car en effet, les gays ne font pas d'enfants.
Mais en utilisant cet argument pour exclure du mariage les couples de même sexe, suppose-t-il que le mariage les rendrait encore moins fertiles ? Ou pense-t-il que cette opportunité ferait progresser leur nombre ?
« Papa, maman, j'ai décidé de devenir homosexuel, comme ça je pourrai me marier avec mon cousin Nicodem ! Je n'y avais pas songé avant car le Pacs ne me tentait pas vraiment, mais la possibilité de contracter une réelle union institutionnelle et de bénéficier ainsi d'une responsabilité accrue à l'égard de mon conjoint a levé toutes mes incertitudes ! »
C'est dans les deux cas méconnaitre totalement la problématique concernée : l'homosexualité n'est pas contagieuse, et les gays sont déjà dans l'incapacité de procréer biologiquement. Le mariage ne changerait absolument rien aux questions soulevées par le député.
Il ne s'agit clairement que d'un prétexte, qui masque en réalité un mode de pensée inquiétant : vouloir conditionner l'union des gens à l'intérêt de la société ! Quelle ingérence dans nos vies, et que de dérives potentielles cette idée introduit-elle. Il faut faire des enfants. Devrait-t-on conditionner le mariage à la création d'une progéniture en bonne santé, ou le refuser aux couples stériles ? Et à ceux dont le patrimoine génétique rend probable la naissance d'un handicapé, que l'État devra assister ? Ce raisonnement par l'absurde illustre simplement l'incohérence de cet argument. Le mariage est l'union de deux êtres, avant de servir l'« intérêt de la société ».
Il va sans dire que s'il est vital pour notre pays que chacun assure sa descendance, Christian Vanneste soutiendra avec ferveur l'adoption pour les couples de même sexe, qui permettrait de faire remonter légèrement la moyenne nationale et ainsi de compenser la stérilité des unions homosexuelles...

Plus sérieusement, il est improbable qu'un député de la république défende de tels points de vue liberticides ; on se situe bien dans le registre de la surenchère où les positions les plus extrêmes sont employées pour défendre des opinions qui ne peuvent l'être autrement. Tout cet argumentaire en faveur du mariage hétérosexuel n'a pas de fondement rationnel et ne repose que sur les dogmes de Christian Vanneste : si la situation est telle, c'est qu'elle est fondée ; toute tendance visant à la remettre en cause ou à faire évoluer certains prémices sur lesquels sont basés notre société est contraire à l'ordre des choses.

Ce mode de pensée auquel les représentants de l'Église ont eu recours pendant le procès de Galilée ou quand la traite des noirs était en débat, et que le député reprend à son compte pour condamner l'homosexualité, a amplement prouvé ses limites par le passé.
Tous les axiomes sur lesquels se basent notre société ne sont pas au dessus de toute remise en question, et c'est justement l'intelligence du politique que de ne pas les laisser brider leur réflexion.

lundi 17 mai 2010

Quand Christian Vanneste réfléchit sur la pédophilie pour mieux condamner l'homosexualité

Le 30 avril 2010, Christian Vanneste, le fameux député du Nord, s'est fendu d'un billet à propos des déboires de l'Église Catholique, embourbée dans un nombre important d'affaires de pédophilie (qui reste anecdotique par rapport à la masse du clergé).

Il utilise en fait cette problématique, comme l'on pouvait s'y attendre, pour charger une fois de plus l'homosexualité, et ce dès la première ligne de sa prose : « l’atelier sémantique gay a inventé la prise de judo conceptuelle la plus efficace : la pédophilie est un crime. L’homosexualité une vertu. » Présentée de manière anodine, cette introduction est parfaitement sinistre. Car le député associe d'entrée de jeu l'homosexualité à la pédophilie, comme si leur nature était intrinsèquement identique et que seules des considérations linguistiques les séparaient, inventées, de plus, par une certaine communauté homosexuelle désireuse de mystifier la population. D'une audace stupéfiante de mépris et de déconsidération ! Heureusement, ce postulat inexact remet d'entrée de jeu en question l'argumentation à venir du député, d'une part car il n'existe aucune statistique signifiant que les jeunes garçons sont plus ciblés que les jeunes filles par les pédocriminels (à part les affirmations de l'Église, sur lesquelles nous reviendrons par la suite), et d'autre part car la physiologie d'un enfant est fondamentalement différente de celle d'un adulte, et ne permet donc pas d'établir un lien entre le sexe des enfants agressés et les préférences sexuelles des agresseurs : l'attirance qu'ils éprouvent est ailleurs que dans la masculinité ou féminité de leurs victimes, car elle n'est pas construite à ces âges. Mais l'auteur lie homosexualité et pédophilie avant même d'entrer dans le vif du sujet et d'essayer de démontrer leur proximité, ce qui marque clairement son absence d'objectivité et invalide déjà la forme de son raisonnement puisque qu'il présente d'abracadabrantes vérités comme établies avant de commencer.

Mais penchons-nous sur le fond. Il introduit la notion d'éphébophilie, « l’attirance des hommes pour les adolescents pubères mais ambigus de traits ». Mais il précise qu'elle « ne commence ni ne s’arrête à 15 ans », ne cachant guère que cette distinction sémantique n'est en fait qu'un artifice pour parler à nouveau de pédophilie, puisque les enfants de moins de 15 ans sont également concernés. Et d'après lui, l'homosexualité y serait liée par essence, ce que prouverait la confusion permanente qui règne entre les deux. C'est encore une fois une affirmation grossière, présentée comme une vérité par son auteur alors que l'argument est parfaitement fallacieux : l'«art et la littérature» le justifieraient, et le lecteur est prié d'y croire sur parole. N'attendez pas de lui qu'il évoque Pierre de Ronsard et son « Mignonne » dédié à Cassandre alors âgée de 13 ans, Vladimir Nabokov et son « Lolita » dans lequel il décrit sa relation avec une jeune fille de 12 ans, Christian Vanneste se contente de généraliser des références qu'il ne prend pas la peine de citer. Il manque malheureusement d'honnêteté intellectuelle tant l'argument pourrait être appliqué à l'identique à l'hétérosexualité : aurait-il oublié que l'Église dont il se fait le porte-parole et dont il défend la conception du mariage autorisait celui-ci, au Moyen-Âge, dès l'âge de 12 ans ? Et on ne parle pas d'art ici, seulement d'Histoire.

Revenons sur l'argument de l'homosexualité des prêtres mis en causes dans les affaires qui secouent actuellement l'Église. 90% des cas seraient des attouchements sur des adolescents plutôt que sur des enfants, et 60% de ces cas auraient été des actes perpétré sur des garçons, ce qui a naturellement permis à notre député et au cardinal Tarcisio Bertone (n°2 du Vatican), de dresser immédiatement des conclusions sur la nature éphébophile et donc perverse des homosexuels, et par la même occasion de détourner l'attention des prêtres fautifs sur les gays - tant qu'à faire, pourquoi ne pas jeter ses sombres squelettes sur les autres afin de s'en débarrasser ? Pourtant, l'interprétation d'une donnée brute sans considérer la situation dans son ensemble est simplement invalide d'un point de vue statistique. Cet écueil de méthode, particulièrement sournois et captieux, se glisse très régulièrement dans les propos des opposants à l'homosexualité pour faire office d'argument d'autorité sur le lecteur (les Chiffres ne mentent pas), alors même qu'il rend en réalité la preuve inepte.
Par exemple, d'après les statistiques du Collectif Féministe contre le Viol, le département du Nord dont vient Mr. Vanneste est après Paris le premier de France en nombre de viols, avec une avance importance sur la majorité des autres. Alors pourquoi le député ne conclurait-t-il pas à la perversion intrinsèque des siens ? Parce que ce serait négliger tout un contexte, à la fois socio-économique et statistique.
C'est la même chose ici : en ne donnant aucune indication sur l'exposition des prêtres concernés aux garçons et aux filles (les enfants de chœur ne comportent des filles que depuis 1983, et sur autorisation), en taisant le refoulement dramatique que l'Église a imposé à ceux d'entre eux qui se savaient homosexuels, et en ne faisant pas la moindre allusion à leur célibat particulièrement susceptible de créer des frustrations et de susciter des comportements extrêmes, le député est malhonnête. Il ne présente aucun de ces éléments car ils n'accréditent évidemment pas la thèse de l'auteur, et qu'il serait regrettable de manquer une si bonne occasion de dénoncer l'homosexualité à grands renforts de préjugés, quitte à mettre son intégrité de côté.

Car les chiffres fournis par le Vatican ne sont absolument pas cohérents avec les seules statistiques dont nous disposons en France, celles de la ligne SOS Viols Femmes Informations, qui recueille également les témoignages des hommes. Car les statistiques sont explicites : en 2007, sur 1575 cas de viols de mineurs de 0 à 14 ans, 145 concernaient des garçons, soit moins de 10%. Aucune sur-représentativité, d'autant plus que nous parlons ici d'enfants auprès desquels l'orientation sexuelle n'a pas beaucoup de sens pour les raisons énoncées plus haut : il serait douteux de vouloir rapprocher les attirances qu'un agresseur peut avoir pour un enfant de moins de 14 ans et pour un adulte. Mais parlons maintenant d'éphébophilie, car les statistiques de l'association sont précises : 340 viols signalés ont eu lieu sur des adolescents de 15 à 17 ans, dont 10 concernaient des garçons soit moins de... 3%. Où se cache l'« éphébophilie » des homosexuels ? La réalité est à des années-lumières de ce que l'Église dit se passer dans le clergé, qui devrait d'ailleurs s'inquiéter de sa troublante singularité.

Mais Christian Vanneste s'improvise sociologue et croit conclure en une ligne sur un sujet qui pourrait faire l'objet d'une thèse, au renfort d'un seul chiffre donné par le Vatican en totale contradiction avec les données disponibles par ailleurs, et en faisant fi de toute analyse. C'est somme toute assez révélateur de la droiture de sa position, car il ne fait nulle doute que cet ex-professeur de philosophie connait parfaitement les nombreuses failles de son raisonnement ici mises en lumière, qu'il choisit sciemment d'occulter pour défendre son point de vue radical.

Il enfonce le clou quelques lignes plus tard, en répétant que la distinction faite entre homosexualité et pédophilie n'est qu'une « coupure sémantique à la fois grossière et hypocrite ». Mais cette affirmation se basant sur des lemmes erronés, l'intégralité de la démonstration s'effondre. En effet, nous n'avons pas à prouver que l'homosexualité n'a rien à voir avec la pédophilie car rien ne permet de le soupçonner, s'agissant d'une idée façonnée par ses adversaires au nom de leurs croyances.
C'est donc l'inverse qu'il faudrait mettre en évidence, ce à quoi Christian Vanneste s'essaye en manipulant les sophismes et la duperie avec talent. Mais on ne façonne pas les vérités avec des arguments trompeurs et des idées préconçues. Par contre, c'est de cette façon qu'on entretient les préjugés et qu'on contribue à stigmatiser une catégorie de la population, procédé aux antipodes des valeurs républicaines qu'il estime défendre.

jeudi 29 avril 2010

L'Église est-elle homophobe ? L'argumentaire de Riposte-catholique

Le site Riposte-catholique, qui s'autoproclame site « de réinformation 2.0 », se partage entre nouvelles sur le catholicisme et militantisme chrétien. Il a édité en février 2010 un document, "Des munitions pour la riposte", destiné à démonter les arguments de ceux qui accusent l'Église d'homophobie.

Étudions-le point par point.
1) Tout d’abord, il faut dire et redire que le mot « homophobie » est un mot absurde. En bonne logique, il devrait signifier « aversion à l’égard du semblable ». A notre connaissance, personne n’éprouve d’aversion à l’encontre de ceux qui lui ressemblent.
Sémantiquement, la construction du mot est étrange. Wikipédia l'explique ainsi :
Un homo désigne alors, familièrement, un homme homosexuel. De ce fait, le préfixe homo- prend une teinte masculine pour la formation de mots nouveaux. Homophobie ne signifie donc pas « peur du même, de son semblable », sur la base du préfixe homo- (« même ») mais bien « aversion, hostilité envers les homosexuels, l’homosexualité ».
C'est évidemment un point de détail, mais où se trouve l'intérêt de remettre en cause d'un terme désormais reconnu et évocateur d'une discrimination réelle ? Qu'il échappe à la logique étymologique grecque n'a pas beaucoup d'importance. 
2) Mais, derrière cette absurdité, le lobby gay, qui a imposé ce terme dans le débat public, veut imposer l’idée que les personnes défavorables à l’homosexualité (voire simplement celles qui sont indifférentes à l’homosexualité) éprouveraient de la haine ou du mépris pour les personnes homosexuelles. C’est là un sophisme grossier. Et spécialement grossier en ce qui concerne les catholiques.
Le document part de l'existence d'un « lobby gay », qui est un terme fantasmatique pour désigner (a priori) les associations de défense des droits, pour lui donner des intentions malveillantes : il voudrait imposer une idée, celle que désapprobation serait synonyme d'aversion.
Le véritable sophisme est là, et il est l'œuvre de Riposte-catholique.
Car lorsque certains protestent contre les raisonnements discriminatoires ou trompeurs, ils ne s'offusquent que lorsqu'on sort du débat contradictoire pour se réfugier derrière les préjugés et les propos insultants. Et quand seuls les arguments sont fallacieux, comme dans la suite du texte que nous étudions, la réfutation suffit à les déconstruire.
Ce point tend à faire passer les homosexuels pour des paranoïaques liberticides, alors que la sensibilité bien réelle du sujet est due aux nombreux débordements imputables aux personnes « opposées à l'homosexualité », orientation sexuelle que l'Église qualifie par ailleurs de « désordonnée ». Faut-il rappeler qu'en 1998, lorsque Matthew Shepard est assassiné pour son homosexualité, des chrétiens s'invitent à son enterrement avec des pancartes « Le SIDA guérit les pédés », « Dieu déteste les homos », « L'enfer existe, demandez à Matt » ? La tendance récurrente que certains ont à jouer avec les limites au nom de la religion induit de fait une certaine méfiance vis-à-vis de l'Église, qui reste un important vecteur de diffusion de ces messages.
3) Comme catholiques, nous condamnons en effet les pratiques homosexuelles comme péché, mais nous n’avons aucune haine ni aucun mépris pour les pécheurs – d’autant moins que nous nous savons nous-mêmes pécheurs et que, par ailleurs, nous savons aussi que beaucoup d’homosexuels souffrent de leur homosexualité.
Nous reviendrons sur le péché dans le paragraphe suivant. Mais soit, tant mieux. Précisons que les souffrances évoquées sont inhérentes aux difficultés que peut rencontrer une partie des homosexuels pour se faire accepter en tant que telle, et pas à leur condition. En effet, le regard des autres peut s'avérer particulièrement destructeur dans certains milieux et être responsable d'une importante détresse psychologique. Ce n'est pas l'homosexualité qui crée la souffrance, mais bien le regard que les autres lui portent.
4) Que l’homosexualité soit un péché, l’immense majorité des traditions religieuses le disent. C’est en tout cas un enseignement sans équivoque de la Bible. On le voit dès le livre de la Genèse (Gn XIX), avec le châtiment effrayant de la ville de Sodome. La loi divine déclare laconiquement (Lv XVIII, 22) : « Tu ne coucheras point avec un homme comme on couche avec une femme. C’est une abomination. »
Évidemment, on trouve dans ces ouvrages bi-millénaires une conception de la société décrivant les mœurs de l'époque. Or Riposte-catholique fait mine de les interpréter littéralement, ce qui n'a pas de sens et est d'une mauvaise foi confondante. Ils citent la Génèse, qui raconte par ailleurs comment Dieu créa le monde en 6 jours, comment Abraham prostitua sa femme, comment Ismaël vécut jusqu'à 137 ans, comment Ésaü était polygame. Puis c'est au tour du Lévitique, car ce livre condamne les actes homosexuels. Mais c'est sans compter qu'il interdit d'ensemencer un champ de deux espèces différentes et de porter un vêtement tissé de deux espèces de fil, instaure la peine de mort pour punir l'adultère et même le blasphème, ou qu'il autorise l'esclavage ! Le site catholique fait fi de ces éléments et estime donc que le rejet de l'homosexualité est un enseignement « sans équivoque » de la Bible. Au même titre que les passages que nous venons de citer, sans doute...
Bien évidemment, la plupart des catholiques sait que la Bible n'est pas à interpréter littéralement (et le revendique) ; mais ces passages bien choisis devraient, par contre, être pris au pied de la lettre. Ce deux poids deux mesures est attristant et montre bien que tous les moyens sont bons pour condamner l'homosexualité au nom de l'Église, quitte à perdre son honnêteté intellectuelle.
De la même façon, saint Paul affirme, liant d’ailleurs l’homosexualité à l’idolâtrie (Rm I, 26-27) : « C'est pourquoi Dieu les a livrés [ceux qui ont adoré la créature au lieu du Créateur] à des passions infâmes: car leurs femmes ont changé l'usage naturel en celui qui est contre nature; [27] et de même les hommes, abandonnant l'usage naturel de la femme, se sont enflammés dans leurs désirs les uns pour les autres, commettant homme avec homme des choses infâmes, et recevant en eux-mêmes le salaire que méritait leur égarement. »
Là encore, comment se servir de la vision de la société qu'un homme avait dans les années 50 après Jésus-Christ pour conclure sur un tel sujet ? Saint-Paul trouve « malséant » que les femmes s'expriment dans des églises et leur ordonne de se taire dans les assemblées, sans oublier qu'il exhorte les esclaves à s'inféoder à leurs maitres. Que faudrait-il en déduire ? Riposte-catholique sélectionne les extraits qui l'arrangent pour défendre son point de vue, mais prendre à la lettre de tels écrits a des implications nettement plus globales... que le site ne reprend pourtant pas à son compte.
5) Cet accord général des grandes traditions religieuses n’est pas fortuit. Il tient essentiellement à ce que l’homosexualité est condamnée par la loi naturelle, inscrite dans le coeur de tout homme.
Les mots sont bien choisis : l'homosexualité serait condamnée par la loi naturelle. Présenté comme étant une évidence, c'est pourtant faux : pourquoi nos cœurs seraient-ils conditionnés à notre mode de procréation, et surtout, pourquoi mépriseraient-ils un amour dépassant notre instinct animal de reproduction ? En présentant un point de vue comme une vérité, le rédacteur abandonne dès lors l'objectivité nécessaire à toute démonstration rigoureuse.
À propos de « loi naturelle », il est important de remarquer que l'homosexualité existe à tous les niveaux du règne animal, preuve ô combien symbolique de son caractère naturel. La page de l'exposition Against nature? est très instructive à ce sujet : « nous savons aujourd'hui que l'homosexualité est un phénomène courant et répandu dans le monde animal. Pas seulement des relations sexuelles de courte-durée, mais également des couples durables ; couples qui peuvent durer toute une vie ».
Quel que soit notre état de vie, nous savons que l’homme a été créé homme et femme et que le plus grand bonheur humain (nous ne parlons pas ici du bonheur surnaturel auquel l’homme a été appelé par le baptême, mais bien du bonheur accessible à la seule nature) est de connaître cet amour et cette communion entre l’homme et la femme, qui donne, selon la Révélation elle-même, l’image la plus exacte de l’amour du Christ et de l’Eglise.
Comment comparer le « degré d'amour » et de bonheur entre une relation hétérosexuelle et une relation homosexuelle ? Ce point repose sur un « nous savons » qui traduit bien les limites de cette réflexion : la raison principale pour laquelle l'homosexualité est condamnable est que certains extrémistes pensent qu'elle l'est. Cet argument ad populum ne résiste pas à une analyse rapide : il est tenu par des personnes n'ayant pas connu de relation avec quelqu'un du même sexe. Comment, alors, s'estimer légitime pour les comparer ?
D'autre part, la Révélation chrétienne célèbre avant tout l'Amour qu'il serait bien réducteur de limiter à des considérations biologiques.
6) En particulier, l’amour est naturellement fécond et ne peut être centré exclusivement sur les amoureux, mais les invite à sortir d’eux-mêmes. De toute évidence, « l’amour » homosexuel ne connaît pas une telle fécondité.
De toute évidence, le besoin d'être parent s'exprime tout autant chez les homosexuels, dont l'« amour » n'est pas à mettre entre guillemets par déconsidération. Il se retrouve notamment à travers le désir d'adoption, dont on sait que c'est une importante revendication des associations homosexuelles.
La parentalité ne saurait se limiter au processus physiologique de la grossesse, sans quoi Riposte-catholique questionnerait la légitimité des parents adoptifs.
7) Il serait vain d’objecter que bien des couples homme-femme ne connaissent pas une fécondité charnelle. Ce cas ne fait qu’insister douloureusement sur le caractère naturellement fécond de l’amour humain : chacun sait que ces couples souffrent profondément de ne pas connaître cette fécondité. Preuve que celle-ci est tout aussi profondément inscrite dans la nature humaine.
Elle est même inscrite dans la nature animale, car elle régit la survie des espèces. La « fécondité » n'est rien de moins qu'un instinct primaire de reproduction.
Il est à noter que les couples hétérosexuels stériles qui « souffrent profondément » de cet état de fait (ainsi que ceux qui ne souhaitent simplement pas d'enfants) ne sont pas moins amoureux que les couples féconds. Leur relation n'est pas inférieure.
Réciproquement, la stérilité des couples homosexuels ne peut pas remettre pas en question leur degré d'amour. Au contraire, le fait que ces derniers souffrent tout autant que les hétérosexuels de ne pas pouvoir être parents (pour des raisons légales cette fois-ci) tend à prouver l'identité des situations.
8) Si parler d’homophobie est absurde, nous pouvons constater que, rejetant la communion avec un être différent (la femme pour l’homme et l’homme pour la femme), les homosexuels pourraient être dit, beaucoup plus justement, « hétérophobes », dans la mesure où ils rejettent l’altérité.
Ce n'est pas parce que Riposte-catholique estime que l'Église n'est pas homophobe ou que le terme est étymologiquement discutable que ce concept est absurde !
En revanche, l'invention de l'hétérophobie vaut son pesant d'or.
Parce qu'une personne est attirée par ses prochains du même sexe, elle « rejette » les êtres de l'autre sexe ? Les préférences sexuelles ne forment pas un refus, au contraire. D'ailleurs, cet argument signifierait symétriquement que les hétérosexuels refusant de « communier » avec les homosexuels seraient homophobes. C'est considérer la chose à l'envers : l'homosexualité n'est pas une négation, c'est au contraire l'affirmation d'un amour différent.
9) On objecte souvent le cas des homosexuels qui n’ont pas choisi leur état. Mais il faut distinguer deux choses : les penchants homosexuels et la pratique de l’homosexualité. Les penchants ne sont effectivement pas choisis, et ne peuvent donc pas constituer un péché (qui suppose un acte libre). En revanche, nous ne sommes pas des animaux qui se laissent guider par leur instinct : nous choisissons de succomber ou non à la tentation et nous sommes responsables de nos actes. C’est le mystère de notre liberté et de notre responsabilité.
Après avoir démontré que l'homme avait besoin d'amour, les rédacteurs estiment maintenant qu'il devrait y renoncer s'il a le malheur d'être homosexuel. Pour eux, le choix est simple : les homosexuels devraient vivre dans la frustration jusqu'à leur mort plutôt que de s'accepter tels qu'ils sont. C'est d'une grande tristesse, contradictoire avec le reste des « munitions pour la riposte » : si l'Amour est la pierre angulaire de nos vies, pourquoi ne pas l'accepter même quand il prend la forme d'une relation entre personnes du même sexe ? Comme on l'a montré, l'homosexualité est un phénomène naturel qu'il serait déraisonné de condamner aveuglement sur la base d'écrits bi-millénaires. De plus, si « les penchants ne sont effectivement pas choisis » comme Riposte-catholique le reconnait, pourquoi Dieu imposerait-il à une telle part de l'humanité de vivre contre ses sentiments et passions, cruelle source de malheurs ?
Prétendre que les personnes dotées de penchants homosexuels sont contraintes d’y succomber, c’est supposer que nous n’aurions aucun moyen de résister aux tentations que nous connaissons fréquemment dans notre envie. Ce qui reviendrait à nier notre liberté… et à faire de notre vie et de celle de nos proches un enfer !
Une orientation sexuelle n'est pas « une tentation », c'est une caractéristique intrinsèque de notre identité, puisqu'elle détermine la qualité des personnes avec qui l'on cheminera au cours de sa vie. On peut lutter contre, exactement comme choisissent de le faire les ecclésiastiques. Mais il est déraisonnable de blâmer ceux qui préfèrent s'assumer tels que la nature (ou Dieu) les a fait, et de demander à toute une frange de la population d'abandonner l'ambition de fonder une famille parce qu'ils ont la malchance d'être homosexuels.
10) En revanche, il est bien évident que nous ne sommes pas tous aussi coupables de succomber à telle tentation, ni aussi méritants d’accomplir telle bonne oeuvre. Et nous n’avons aucune prétention à juger de la responsabilité de tel homosexuel. Dieu seul est capable de juger de cela. Pour nous, nous nous contentons de dire que l’homosexualité est un péché ; nous prions pour les homosexuels ; et nous nions vigoureusement que cela fasse de nous des « homophobes » !
La démonstration de la nature pécheresse de l'homosexualité est à peu près aussi convaincante que l'argumentaire anti-Galilée de l'Église (la Bible contredisait la thèse héliocentrique : le psaume 93 disait « tu as fixé la terre, immobile et ferme », Josué X 12-14 faisait état de l'arrêt de la course de la Lune et du Soleil) et relève bien plus des a priori de ses auteurs, dont l'opposition dogmatique transparait tout au long du document : « lobby gay », amour homosexuel mis entre guillemets, déconsidération de l'attirance pour les personnes de même sexe (Amour hétérosexuel mais penchants homosexuels).

L'Église condamne des actes par tradition et par inertie, alors qu'une remise à plat est nécessaire pour aborder de manière intelligente et actuelle le problème. En criant haro sur l'homosexualité, l'Église est responsable des dérives de ses fidèles et de bien des blessures psychologiques infligées aux homosexuels.

Il y a en effet toute une gamme de nuances entre l'absence de soutien à l'homosexualité (qu'on peut comprendre) et sa condamnation explicite comme étant un « désordre moral [qui] entrave la réalisation et la satisfaction personnelle ». Et ce sont bien les mots de l'Église, via la congrégation pour la doctrine de la foi dont Joseph Ratzinger, devenu Benoît XVI, était à l'époque le préfet.
L'argumentaire de Riposte-catholique sonne alors bien creux...